jeudi 21 avril 2016

D'autres émotions que pourpres ?


Prince est mort ce matin. Des suites d'une mauvaise grippe à ce qu'il paraît. J'apprends la nouvelle en fin de journée, à la radio. En général, je regarde peu la télé. Négligent, je n'ai pas acheté mon décodeur TNT HD assez tôt et les magasins sont en rupture de stock, si bien que je n'ai qu'une seule chaîne d'information en continu, LCI, et c'est sur ce canal que je vois la nouvelle enfler et prendre toute la place ce jeudi soir.

LCI est une filiale de TF1, chaîne que je fréquente le moins possible. Elle pratique néanmoins la décontraction et l'insolence avec une apparente liberté, et gratuitement on dirait. Ailleurs, ils ont sûrement incrusté quelques images pour tenir dans le JT. Ici, la nouvelle est traitée au rythme des connections sur Twitter et Facebook. Des millions paraît-il. Donc, c'est important. La disparition de Prince mérite la distorsion, le commentaire du Premier ministre de la France, le recyclage et la répétition, et va donc se nourrir d'elle-même pendant des heures avec du frais, du moins frais, des commentateurs qui vont rester sur le plateau et causer sans timing avec les mêmes images derrière. Ce soir, on dirait qu'il ne se passe rien d'autre dans le monde.

Bon, ça fait quoi la mort de Prince, deuxième roi « de la pop et du funk » après Michael Jackson ? On le célèbre pour son génie, son intégrité, son travail de fou, ses talents de guitariste, ses blanches minerves au cou, son jeu de scène, son indépendance, sa personnalité fantasque, son mépris des maisons de disques, son ambiguïté, son art illimité etc. J'entends sa rivalité avec Michael Jackson. J'entends la tristesse des fans qui ont perdu aussi David Bowie il y a seulement trois mois, funeste année... Je n'entends pas le mot « rock ».

Alors je retourne à mes disques de Prince. J'en ai cinq, des vinyles qui ne craquent pas, tous achetés entre 1982 et 1987. J'ai suivi Prince dans les années 80, les meilleures de son art, dit-on. Je ne vais pas remettre Purple Rain qui passe en boucle sur LCI et partout dans le monde cette nuit. Ni Parade où se trouve Kiss, son deuxième tube de tous les temps. Je baisse le volume de la télé et pose un autre album sur ma platine, celui dont le titre Around the World in a Day est invisible sur la pochette bleue néo-psychédélique. Il y a cette chanson, Paisley Park, qui porte le nom du studio que le génie a créé, où il s'est enfermé avec hauteur et un soin paranoïaque, où il est mort hier si bizarrement. Une chanson que j'aimais bien car elle sonnait « sixties », grande prairie révolue avec corps allongés au soleil, une facette méconnue de l'artiste. Je ne l'ai pas écoutée depuis 30 ans. Je l'aime toujours, cette chanson.

En allant plus loin que ces langueurs surannées – ce qu'elles étaient déjà en 1985 – je retrouve ce penchant moderniste pour la trituration, les cassures, les nappes de clavier criard, le bruitage... Ces effets de griffe me vrillaient les nerfs quand j'avais 25 ans, comme les albums de Bowie période froide, et parfois ne me faisaient rien du tout. J'achetais les disques de Prince et de Bowie pour être dans le coup, dans les années 80. Je les écoutais peu. J'écoutais mieux et bien plus fort Clash, les Ramones, Johnny Thunders et tous les groupes garage qu'on lisait dans Rock&folk. Il me semblait cependant que Prince, venu de la soul et du blues, méritait le respect dans la planète rock, alors que Michael Jackson ne méritait rien, aucune dépense de ma part en tous cas.

Funky, sauvage, baroque, kitsch, psychédélique, inattendu et sans concession, ce prince-là n'était pas comme Johnny Thunders, un « kid » brisé (de Minneapolis ou d'ailleurs), mais tout de même une sorte de rocker sombre et décadent quelque part.

Je n'ai pas changé sur le respect dû à l'artiste. Je vais reparcourir ses albums, ceux que je possède, et peut-être qu'en 2016, triste à mon tour, vais-je accéder à des émotions autres que pourpres. On verra.

Crom21


mercredi 30 mars 2016

Port du collant autorisé durant la course


Je viens d'en faire une fois de plus l'expérience : le jogging – ou running, terme plus tendance qui désigne une pratique régulière - libère. Pas seulement des toxines. Il libère le corps masculin et fait de la solitude une victoire.

La tenue du joggeur a été conçue pour respecter les lois de l'aérodynamisme. Ces mêmes lois rencontrent aussi celles de l'esthétique. Elles permettent aux hommes de montrer toutes leurs formes, de bas en haut, à la condition qu'ils n'aient pas la pruderie d'enfiler un affreux short-bâche par dessus le collant noir. La libération ne porte pas sur le haut : transposé en tenues urbaines, le maillot moulant donne la chemise ou le t-shirt cintrés, plutôt démodés et connotés chic de province. Elle concerne le bas : le collant de course, appelé vulgairement « moule-sexe», est absolument proscrit pour le mâle hétéro en dehors du sport. Entorse à la virilité ?

Le jogging offre aux hommes une occasion de se travestir :

Y avait-il de la transgression dans le collant uniforme des Frères Jacques, quatuor vocal d'après-guerre qui s'invita longtemps à la télé de nos parents ? Il y avait du jazz et de l'opérette fanée, de l'existentialisme vachard, du mime cocasse en chapeau et moustache, du Prévert à boules, de la poésie même, mais rien, absolument rien de sexy.

Sportivement porté par un Mick Jagger « sévèrement burné » au début des années 80, moulant ombrageusement le corps entier d'un Batman à l'époque reine du baggy de banlieue, le collant des stars suscite une réaction paradoxale chez la plupart des femmes, dégoût narcissique mêlé de fascination phallique. Pour nous les hommes, ce pourrait être un argument suffisant pour l'adopter dans la vie de tous les jours, avec un cuir large qui fait de belles épaules. Il se rapprocherait ainsi de la silhouette canonique du mâle taillé en « V ». Mais autres temps, autres courbes : dans la mode de notre époque, seules les femmes ont droit au legging... Le jogging est donc l'unique occasion pour l'homme hétéro de porter une combinaison moulante qui montre les fesses, les jambes et les attributs remarquables. En cet instant d'environ une heure, les deux sexes sont à égalité de mise en valeur du corps. Il permet cette transgression pour l'homme, à la limite du travestissement. C'est pourquoi les femmes le regardent, curieuses.

Le jogging donne une contenance à l'errance :

C'est là un argument en faveur des deux sexes. Le jogging donne une contenance aux errances qui suivent l'effort et écarte les présomptions de dérangement psychique. Une fois le tour terminé, le joggeur ralentit, s'arrête puis repart, parfois dans un autre sens, traçant un itinéraire pas toujours rationnel. Cette promenade solitaire de récompense, propice aux rêveries du joggeur, est des plus agréables car socialement justifiée ; elle serait l'équivalent du verre entre collègues à la sortie du travail, rétribution de l'effort utile, avec la solitude en prime. Malheureusement, en dehors de la course à pied, les déambulations ont un mobile plus vague et littéraire, lorgnant vers le voyeurisme, la faiblesse, voire la névrose. Dans les esprits peu romantiques, elle jette une ombre sur le promeneur solitaire. En tenue de jogging, elle rassure tout le monde, et peut même séduire certains regards...

Le jogging donne de l'assurance :

C'est bien visible : il émane du joggeur une force tranquille. Sa victoire physique le fait marcher avec assurance, insensible aux injonctions de rangs, au dessus des mimiques, crispations, gravités feintes, suées bureaucratiques, comédies multiformes des pâlots sédentaires. Soulagé de lui-même, il n'a pas besoin de s'inventer un pouvoir. Il marche en affranchi.

Fort de cet état, le mieux est de terminer la promenade en passant devant un café saturé d'urbanité ostentatoire - par exemple, le Flore. Encore suante, la ligne raffermie s'offre à tous, sans tricherie vestimentaire, et interpelle les coquettes attablées. Si les complexes ne nous dévorent pas, le sentiment de plénitude domine. Le corps remercie son propriétaire. Et l'on passe tel le combattant victorieux rentrant du lointain combat.

Certains persistent à vouloir courir en meutes malgré cet avantage. Après l'effort, ils effectuent de concert toute sorte de gestes qu'ordonne un chef de troupe. Dans leurs étirements, ils se sourient bêtement comme des gens du troisième âge qui s'obligent à rester en forme. Ils avaient pour une fois un excellent motif de retrouver leur indépendance et divaguer plus libres et tranquilles. Pourquoi ne l'ont-ils pas saisi ?

Pour ma part, je choisis de prolonger les rêveries admises tant qu'il y a du soleil, me sentant bien dans mon collant noir. Errant, suant et un peu travesti, c'est assez comique de se sentir malgré tout justifié par la norme.



 

dimanche 21 février 2016

Les années 90 dans une barre de Mars


J'ai vu Peur de rien, réalisé par Danielle Arbid, film rétro dans la lignée de J'aime regarder les filles ou Trois souvenirs de ma jeunesse. Même époque que ce dernier, début des années 1990, le Paris du second règne de Mitterrand, sans Internet, dernières subversions par le rock et étudiants encore politisés...

Dans le film de Danielle Arbid, l'étudiant fauché venu dans la capitale est une jolie immigrée désirant vivre son rêve de liberté à la française. Pour Lina, Libanaise de 17 ans, c'est la liberté de s'inscrire aux cours d'économie, d'histoire de l'art ou de littérature, dispensés par de chaleureux professeurs vieille école. Une liberté amère au début, sans domicile fixe, puisqu'il lui faut fuir son logeur, un oncle qui tente d'abuser d'elle.

Les images que ma mémoire re-projette volontiers ne sont pas celles de la tentative de viol, ou des nombreux plans de soleil matinal sur le visage trop facilement gracieux de l'étrangère. C'est une scène d'une extrême banalité. Il doit y avoir une raison...

La scène en question est un dialogue entre Lina et sa voisine d'amphi, Antonia, une beauté blanche à la dentition dérangée comme celle de Laetitia Casta. Le lendemain de sa fugue, Lina, amère et sans affaires, lui adresse la parole. Ça donne à peu près ceci :

- T'as une feuille ?
Antonia lui décroche négligemment une feuille de son bloc-notes, en disant tout bas à sa copine de gauche : dès le premier jour, je me fais déjà taxer ! Lina la remercie puis, quelques secondes plus tard, lui demande une nouvelle chose :
- T'as pas un crayon ?
Antonia lui répond :
- Tu veux pas un Mars aussi ?
Lina baisse les yeux et se retourne vers sa feuille mais Antonia lui sourit déjà :
- Hey, je plaisante... Tiens, voilà un stylo.

Le dialogue est délicieux de désuétude. Il est une déclinaison de la blague du XXème siècle « Tu veux pas cent balles et un Mars ? », façon de dire  « et puis quoi encore ? ». Il dégage l'énergie des rentrées, les socialisations fraîches qui peuvent changer la vie. La barre de Mars potache, les fournitures neuves d'abord achetées pour soi et l'illusion des prises de notes parfaites créent le lien entre deux anonymes. La veste en jeans aussi, large comme la mode de l'époque, portée par Antonia qui joue l'étudiante désimpliquée sûre de ses charmes. On ne la voit pas tellement intéressée par ses études ni par la politique. Ce qui l'excite c'est la séduction et les joies du corps, s'amuser et plaire sans trop de conséquences : elle cherche à rencontrer des types en discothèque dans le boum-boum écrasant. Elle se vante même dans une réplique franchement lourde d'avoir déniché le coucheur parfait, « un vrai feu d'artifice ». Il l'a abandonnée sans laisser de nouvelles. « Pas grave », dit-elle.
Le personnage d'Antonia, déjà secondaire, n'est pas très consistant. Le bon sens le dirait même totalement superficiel. Mais il a son intérêt dans une histoire qui se déroule au début des années 1990 : ses blagues sont bien d'époque ainsi que sa façon de s'habiller comme un mannequin 3 Suisses, mais il n'évoque aucune des contre-cultures musicales ou politiques incarnées par les autres acteurs. Il est le clin d'oeil fait au monde d'aujourd'hui ; la fête comme unique point de fuite, la seule poursuite du plaisir comme horizon indépassable. Antonia pratique un détachement sans motivation philosophique, qui donne au mieux des réparties fraîches sentant bon l'adolescence.

Pourtant, la réussite du film est de nous montrer les derniers engagements de la jeunesse du XXème siècle à son crépuscule, derniers remous d'utopies collectives au dessus du confort et de la carrière de chacun. Ils donnent Julien, qui n'aime pas l'école mais détient une touchante érudition sur le rock-garage, ou Rafaël, militant d'extrême gauche qui affronte les cogneurs d'extrême droite – les « fafs » - pour défendre les idées de son journal, taxées de «philosophie de pédé ». Curieusement, les clivages politiques n'empêchent pas la solidarité : c'est une copine d'extrême droite qui trouve à la jeune libanaise un plan logement stable. Au passage, on avait oublié que jadis le loyer d'un studio à Paris était encore à la portée d'une travailleuse à mi-temps.
« Tu veux pas un Mars aussi ? » La blague d'Antonia me revient... Pourquoi sonne-t-elle désuète ? Parce qu'elle fait référence à un monde étudiant où la barre chocolatée, sans doute peu diététique, était de première importance. «Mars, et ça repart », c'était le slogan de la marque en 1996. Il fallait bien que quelque chose fasse repartir le moral des jeunes du temps où il n'existait pas encore le texto gentil qui vibre dans la trousse. Quelque chose comme un Mars, ou quelqu'un comme une voisine d'amphi finalement très charitable. Car Antonia a beau être branchée, jouisseuse, clubbeuse, évoquer par ces aspects la fêtarde du XXIème siècle, elle hébergera Lina gratis dès la rentrée pendant plusieurs semaines, lui trouvera un boulot dans une agence immobilière et l'emmènera à ses soirées boum-boum – alors même que Lina, plutôt mutique, ne se montrera pas d'une compagnie flamboyante et drôle.

Aujourd'hui, la barre marron a vingt ans de plus et Antonia aussi. Elle ne peut ignorer les campagnes TV qui affichent « ne pas manger trop gras, trop sucré et trop salé ». Elle n'aurait plus l'idée d'offrir un Mars en plus de son stylo. Les sucres rapides, comme la clope de l'intercours, relèvent d'une autre époque, moins hygiéniste, moins prohibitive. Les plaisirs de bouche sont plus sélectifs. L'indifférence, elle, se porte bien sous diverses protections.


RM

lundi 18 janvier 2016

Bowie en cinq temps


David Robert Jones s'est fait traiter de poseur par des rock critics étroits et des citadins crottés du temps de sa magnificence. Ils ne savaient pas à quel point le pire était à venir : cette musique arty qu'il a contribué à inventer et qui sévit partout aujourd'hui sous le nom de techno pop. Mais Bowie fut chaud avant d'être froid, avec Mick Ronson spécialement, déjà travesti, transformiste, multipolaire, flamboyant, acteur craqué et craquant. Anglais, gentil et bien élevé cependant.

Ici, on ne cherchera pas sa nue vérité toujours maquillée dans l'air du temps qu'il fera demain, juste cinq moments pêchés dans le courant d'une jeunesse française et provinciale. Des instants durables qui ont compté, des souvenirs qui ne sont pas les siens, ni les vôtres. Je me souviens de David Bowie et de ses fans inconscients.

Instant premier : le temps des cerises

C'était en 72, je faisais les cerises du côté d'Auxerre avec des cueilleurs de toutes origines, manouches, étudiants, mineurs de moins de 16 ans et saisonniers blackpayés. On avait mal au dos, des cerises devant les yeux jusqu'au moment de s'endormir, et certaines robes sentaient la caravane et la fumée. Dans le tas de mains pas toujours habiles, il y avait celles d'un garçon pâle un peu moins jeune que moi. Différent. Il avait peut-être 16 ans et demi, une fine tête et une drôle de coupe de cheveux en arrière, avec de longues mèches raides dans le cou. Des manières de fille aussi, dans son air, sa démarche, ses maillots en soie mauve ou orange. Je lui parle de Johnny au Palais des Sports 71 (meilleure période avec tenue en jean brut cloutée d'étoiles et Polnareff au piano). Il me toise, me répond : dépassé. Lui, il va à Londres cet été, fréquente les boîtes de là-bas, s'habille comme là-bas, c'est bien pour ça qu'il fait les cerises : pour se payer le ferry et le reste, l'avant-garde sinon rien. Et l'avant-garde a un nom : David Bowie. C'est la première fois que j'entends ce nom-là. Il paraît que Johnny, c'est la France des bals à côté, celle des petits cogneurs du samedi soir. On dirait que je ne suis pas très raffiné.

Temps II : le glam des campagnes

Vers 74, les lycéens ne vont plus au bal ; du reste il n'y en a presque plus, de ces bals de campagne démontables où ça se cogne dessus entre jeunes sous-diplômés. On va en boîte et je ne sais pas la chance que j'ai de pouvoir écouter Rebel Rebel dans un trou paumé de l'Yonne au nord d'Auxerre. Ce trou s'appelle Méré. J'y retrouve presque tous les samedis soir une fille du peuple aux joues maigres qui s'habille en Keith Richards ou en Aladdin Sane sans le vouloir vraiment. Elle a aussi, sans trop le savoir, la denture vampire de Ziggy Stardust. Cette fille défoncée allume tous les mecs à Méré, couche avec certains, me sourit, gesticule, me provoque, disparaît, me rend fou. Alors je danse, un peu chargé, envapé, en quête d'autonomie. Il y a une série que je guette, sur laquelle je danse vraiment, le cul en buse, une sorte de jerk risqué. Ça commence par un riff de guerre, Jumping Jack Flash, et ça se termine par un autre riff scandaleux, The Jean Genie. Il y a Midnight Rambler et Rebel Rebel au milieu. J'ai 17 ans et je suis loin d'identifier tous ces titres, mais il y a dans cette campagne reculée un disc-jockey inspiré qui entrebaise les Stones et Bowie tous les samedis soir, vers 1h du matin. C'est tellement riffé, impérieux, lascif, cohérent, que je ne sais pas non plus quel groupe joue quoi. Une chose que je sais : cette série est la bonne, cette musique est la mienne. Plus jamais je ne danserai comme ça, avec mon corps seulement...

Temps III : grandeur et décadence vont si bien ensemble

On est en 78 et j'écoute Aladdin Sane. C'est un cadeau de ma compagne du moment qui deviendra celle de toujours. Elle ne partage que sa minceur avec la fille de Méré. Elle est brune, bronzée, sérieuse, pacifique et sensible aux courants d'air. Qui lui a inspiré ce disque 30 cm, et d'abord cette pochette glaciale où seuls les cheveux de l'artiste et l'éclair peint sur sa face sont rouges ? Je ne sais plus si c'est moi. Je suis dans une période de rattrapage car je n'ai aucun disque de Bowie, même pas Ziggy Stardust. C'est une écoute décalée dont l'objet remonte à cinq ans, autant dire au passé antérieur. L'époque n'est plus aux mèches rouges, à l'androgynie et aux tenues de scène constellées. L'époque est funky but chic, et punk sur l'envers. On s'efforce d'aimer Miss You mais regarde plutôt cet homme... Aladdin Sane, de bout en bout, c'est la sainte alliance des guitares lourdes, des choeurs ailés, des mélodies sixties détournées et du piano expérimental. On peut s'aimer là-dessus, debout ou dans un lit. Nous l'avons fait, après la tuerie de Watch that man, et mieux encore sur des titres inquiétants comme Time ou allègrement démodés comme Prettiest star. Même quand on ne comprend pas l'anglais, on peut sentir que grandeur et décadence, comme feu et glace, sont des mots qui vont (parfois) très bien ensemble.

Temps IV : le dandy et l'ordure

A la fin des années 70, je lis Best et Rock&Folk mensuellement, religieusement. Je n'achète aucun disque de rock sans avoir lu préalablement les critiques de rock qui me semblent presque tous des écrivains. Donc, j'aime moins Johnny et commence à m'y connaître un peu en matière de rock moins décadent, trop irrigué par le disco, le rétro, le hard, la pop, le punk, la cold wave. Un jour, je tombe sur un article comparatif entre deux dandys : Bryan Ferry et David Bowie. Ils viennent tous deux d'un monde modeste mais le premier aurait inventé le glam (avec Roxy Music), tandis que le second ne serait qu'une ordure. Pour avoir pompé sur Dylan, le Velvet Underground, Andy Warhol, Marlene Dietrich, singé les esthètes fachos et les princes de cabaret, mixé les Stooges et produit Lou Reed ? Je ne sais plus où et quand a été publié ce papier, ni qui l'a signé, mais c'est à peu près ça. Le phénomène Bowie, c'est beaucoup trop d'influences collectionnées, rimées, maîtrisées. Pire, Bowie n'a fait – il le dit lui-même – qu'utiliser le rock'n'roll. Sauf que l'insulte est suspecte. L'ordure c'est lui, le rock critic savant, sali par une grosse colère contre sa propre médiocrité, l'effet boomerang... C'est toujours mon hypothèse : les rock critics ne se contentent pas d'écrire la bande son de leurs humeurs, ils adorent et brûlent sans contrôle dans un monde où les règles de l'art sont absentes. Car le rock n'est pas un art, n'est-ce pas ? Voilà ce qu'il me reste de cet article. Prudence donc.

Temps V : le roi n'est qu'un personnage mineur

En juin 83, nous sommes à l'hippodrome d'Auteuil et ce n'est pas pour jouer aux courses. C'est juste qu'il faut de la place pour tout le monde, car tout le monde parie sur le roi Bowie pour danser. Let's Dance... On dirait que le monde entier veut danser cette année-là. Il y a eu bien trop de clivages, de révolutions manquées, d'incendies éteints, de bipolarité vaine, d'oppositions inutiles entre les patrons et les ouvriers, la gauche et la droite, le rock et la variété, David Jones et ses personnages. Le danseur qui fédère l'optimisme en vogue est bronzé, en costume bouton d'or de coupe large, parfois bleu ciel. C'est un roi, dit-on, mais nous sommes trop loin de la scène pour l'apprécier. Ce qui nous parvient est une approximation de grand show à l'américaine pour le peuple réconcilié. Dans cette victoire océane du temps présent, on a du mal à reconnaître les apocalypses du passé, on s'ennuie presque, quelqu'un vomit sur le pied de ma compagne. Elle n'ira plus se perdre dans les grands concerts, c'est juré. Moi, j'essaie de me dire que dans la galerie de personnages incarnés par David Bowie, celui de roi peroxydé en costume trop grand et canotier aléatoire ne peut pas durer.

Epilogue : je ne suis pas un épigone

Il n'a pas duré, l'optimisme non plus. Il est redevenu un artiste discret et déroutant, semeur d'éclipses et de sensations bizarres, n'évitant pas le fade et le morbide, allumant des curiosités plutôt que des brasiers. Puis il s'est éteint. J'ai tous ses disques, je les écoute peu, sauf ceux de la période chaude avec Mick Ronson. Au risque de paraître vulgaire, je préfère d'autres artistes britanniques du même âge, un peu plus durs, un peu plus fixes, toujours en quête de combustion malgré les années, le genre minéraux qui dévalent.

Pour finir, je veux garder une image de lui approchant la synthèse idéale. C'était à Dublin, en 2003, durant son Reality Tour. Je ne connaissais pas ce concert jusqu'à ce que la chaîne Arte, qui s'y entend pour faire des « summer  of » chaque été, diffuse ce show en 2012. L'ex-roi a exilé tous ses personnages. Il se présente sobrement habillé, en redingote seyante, souriant, le visage encadré de mèches rebelles. Très vite, ses bras sont nus et quoi ? Il est presque musclé. A 56 ans, ce n'est plus le Mince Duc Blanc, il est comme un enfant blond qui a bien profité de la plage, bluffant de naturel, tout à fait croquant, absolument charmant. On a un peu peur de la grosse cavalerie derrière, mais son groupe est formidable, à haute comme à basse température. En plus, c'est visible, il y a de la joie entre eux. Gueule d'amour ! Mais c'était avant ses ennuis de santé, avant son retour invisible et sa réapparition angoissante en Lazarus, clip de fin, dernière offrande aux vivants. Il n'y aura pas de résurrection, je le crains.

Cependant, les artistes ne meurent jamais.

Crom21




lundi 16 novembre 2015

L'homme irrationnel : en panne émotionnelle


Décidément, je n'irai plus voir les derniers films de Woody Allen. Après le Paris des Années Folles livré en carte postale dans Midnight in Paris (2011) – qui recèle d'ailleurs le dialogue le plus faux que j'ai pu entendre au cinéma entre un écrivain novice et l'illustre Hemingway - et To Rome with Love (2012), allègrement saupoudré de psychanalyse bon marché, c'est au tour de la philosophie d'être convoquée pour faire joli, et rassurer toute personne moyennement cultivée sur ses références. Ça n'empêche pas le film de sonner creux, même au moment où l'étudiante amoureuse joue une cantate de Bach.

Je dirais au grand Woody Allen qu'un film n'est pas le dépliant d'un délire de publicitaire, qui ferait se succéder, à un degré d'humour incertain, situations et personnages stéréotypés sur une heure trente. Premières images, premiers agacements : un professeur de philo, Abe (Joaquin Phoenix), au volant de sa décapotable, les cheveux au vent pour exprimer sa soif de liberté ; il vient d'être nommé dans une nouvelle Université. On le verra bedonnant, alcoolique, forcément mal dans sa peau, en panne d'inspiration et d'érection, pourtant adulé dès son arrivée. Il méditera souvent ses vertiges existentiels sur un rocher surplombant la mer. Il félicitera l'étudiante la plus jolie et studieuse de sa classe, Jill (Emma Stone), qui tombera instantanément amoureuse car il est ténébreux, insatisfait, pessimiste et même suicidaire (il joue à la roulette russe lors d'une soirée où elle l'a convié pour le distraire). Elle larguera temporairement le minet de son âge pour profiter pleinement des escapades romantiques avec son professeur... Arrivé jusqu'ici, à la moitié de ce long spot publicitaire, on ne peut que constater la panne émotionnelle. La relation amoureuse s'est nouée après quelques citations faciles, on commence à chercher l'humour ou une tension quelconque, en dehors de la fausse résistance du prof envers son élève brûlante de désir. Ça n'empêche pas le maître de se laisser entraîner dans les bras d'une de ses collègues du campus, elle aussi acquise, peu importe son impuissance. Tout ceci est tellement convenu que l'on a parfois l'impression d'être devant les Feux de l'Amour.

Du côté philosophique - car si le sujet n'est pas l'amour, il peut tourner autour du sens et du non-sens - les courtes leçons d'anti-intellectualisme du maître sont navrantes. En voici un exemple : « Kant a dit qu'il ne fallait jamais mentir, donc cela signifie que si les boches arrivent chez vous et que vous avez caché un juif, il faut le leur livrer, donc Kant c'est bullshit ». Si la pensée écrite n'a pas d'impact, seule la pensée en actes rend légitime la philosophie. C'est sur cet axe que va s'organiser la seconde partie du film à partir d'une situation banale : Abe et Jill prennent au vol la conversation de leurs voisins de table au restaurant, accablés de tristesse par un juge véreux qui s'apprête à léser la mère divorcée sur la garde de ses enfants - petit signal aux femmes victimes au passage, alors que dans nombre de cas, la garde se fait au détriment du père. Déclic chez Abe : il renoue avec l'existence en décidant de se faire justicier-philosophe : tuer le juge et donc supprimer l'injustice, pied de nez au propos socratique : « Il vaut mieux subir une injustice que de la commettre ». L'idée d'une primauté des actes sur les idées est déjà grossière, mais le pire est la relation de cause à effet, tellement automatique, entre l'assassinat du juge (empoisonné par Abe après son jogging) et la renaissance du professeur qu'elle anéantit tout espoir d'être surpris au moins une fois par ce film : le professeur moribond retrouve instantanément vigueur sexuelle, inspiration et envie de vivre, sans transition ni états d'âme. A la toute fin, Woody Allen juge plus moral de faire mourir son héros, qui tombe dans son propre piège - un ascenseur qu'il a saboté lui-même - alors qu'il tente de supprimer celle qui découvre sa culpabilité et menace de le dénoncer... qui n'est autre que son étudiante favorite. Mais au fond, on s'en moque qu'il meurt ou qu'il s'enfuisse impuni avec son autre maîtresse pour l'Espagne, on souhaite plutôt que le film se termine vite.

Quels moments peut-on sauver ? Peut-être ce dîner chez les parents de Jill avec leur fille et Abe, au cours duquel l'étudiante clairvoyante devine le bon scénario de l'assassinat, aidé par Abe qui livre maladroitement certains détails ; ici Woody parvient à nous faire sourire. Ou alors cette leçon d'humanisme, où l'on voit Jill, bouleversée par la culpabilité de son professeur, condamner l'acte meurtrier sans détour, en vertu d'une sorte d'intuition pure du mal : tuer, même un coupable, est moralement indéfendable. Pour le reste, le cinéaste manipule des clichés et fait du collage, ajoutant par moment le comique de situation et des références intellectuelles pour montrer que l'on est bien devant un film de Woody Allen, toujours à distance de son sujet, même important. Tics de style, ces références restent décoratives, inoffensives, à l'inverse d'un Rohmer dans Ma nuit chez Maude, où la conversation d'anciens camarades de fac sur Blaise Pascal provoque une tension palpable. A l'inverse d'un Jean-Luc Godard qui, par un simple « Je vous dit non », dans L'adieu au langage, dérange encore et c'est tant mieux. Godard n'hésite pas à montrer la merde, devant elle nous sommes tous égaux. Woody Allen, lui, ne bouscule rien, il filme le kitsh, « la négation de la merde » dirait Kundera, les mythes de tout le monde, le Paris des années 1920 ou le professeur de philo torturé, et conforte dans l'homme irrationnel les préjugés anti-intellectuels les plus nocifs. La recette qui se croit légère devient poussive et dragueuse, et au lieu d'éprouver une insoutenable légèreté de l'être, on éprouve très vite l'insoutenable pesanteur de l'ennui.

Signe des temps, parallèle désagréable : j'ai vu l'insipide homme irrationnel le jour même où le brasillant André Glucksmann rendait l'âme. Juste avant les attentats de Paris, irruption incontrôlable du réel le plus barbare dans le ciel des idées.

RM


lundi 27 juillet 2015

Pour les vivants et les morts


Vient de paraître en poche Réparer les vivants, édité une première fois aux éditions Verticales (groupe Gallimard) en 2014. L'océan saisit le lecteur assez tôt. On ne dira pas que c'est un livre de plage, on aurait tort cependant de le bouder en cette saison.

Ah, j'aimerais rester sur l'impression première de puissance asexuée, la scène de surf en plein hiver, cette mer inquiétante et glacée qu'il faut dompter, cette écriture qui part de presque rien, d'une page de magazine ou d'un faux van californien, et qui, par le jeu des associations, enfle et se déploie très haut, plus haut que les vagues, beaucoup plus loin que soi, avec les vivants et les morts, dans le temps cyclique, cette force qui va. On dirait une voile tendue. Par quoi ? Le style, vous savez c'est rare les écrivains qui ont un style...

Je ne savais rien de Maylis de Kerangal, de son roman, de son prénom, de sa vie d'éditeur chez Gallimard, et j'apprends que c'est une femme à la fin du premier chapitre. Surpris mais tant mieux ! Ici, pour l'instant, je n'ai rien repéré des composantes blanches, noires ou baroques de l'écriture « femme » des années 2010 : le féminisme hors mode, comme le fait de penser ou de crâner les seins en avant, la finesse psychologique au rayon des coquettes, tout cela ringardisé par le sang froid, le refus de la sentimentalité, la tentation trash ou pelliculaire et, malgré cela, encore des défis et des chichis, des souffrances spéciales, des résidus d'oppression masculine... Ҫa fait des livres plus ou moins bien cousus, des agaceries parfois réussies. Mais quoi ! On ne parle pas du sexe des auteurs, on parle de littérature.

Le sujet du livre c'est le don d'organes. Pas tout de suite, pas uniquement. Car il y a des organes qu'on peut donner de son vivant, comme un rein, et ceux qui viennent des vies stoppées par accident, comme le cœur (où siègent aussi l'affection, la bonté et l'amour). Donc le vrai sujet du livre, c'est la mort, son moment, sa certitude totale, irréversible, mais moderne, neurologique, celle du cerveau, alors on peut s'occuper de ce battement, réparer les vivants... Mais il faut y consentir. En France, le don d'organe se présume. En cas de silence du défunt, le médecin interroge les proches pour savoir si le disparu avait de son vivant exprimé un refus à ce sujet. Problème : comment interpréter la parole manquante d'une jeune homme de 19 ans ? Accessoirement, les donneurs privés de leurs organes vitaux se réparent aussi, mais dans un autre registre, plus calme : le rembourrage avant la toilette mortuaire.

A l'origine, il y a forcément un donneur et, à l'arrivée, un receveur compatible qui patiente quelque part... Autour de cette possibilité, le greffon consenti et transplantable, s'installe une dramaturgie de l'urgence avec ses plateaux, ses coulisses, ses acteurs : les proches dévastés, le médecin réanimateur, l'infirmier coordinateur des prélèvements, la nouvelle infirmière, le docteur superviseur des offres et demandes, les super-héros de la chirurgie cardiaque, les disciples... Maylis observe, scrute, déploie, sculpte et compose des portraits foudroyants. Toujours en partant des situations : expansion des détails, grattage de l'ordinaire, forage de la douleur, capture des parcours, traces sociétales, sport, nicotine, pouvoirs, comédie, trafic d'oiseaux, et même irruption momentanée de l'Histoire. Toujours en portant les urgences physiques au niveau de l'art, de la table d'opération à Rembrandt, et quand le poème est là, tout en longues phrases tendues, presque fatigantes, on retourne au bloc, à ses clopes ou à son portable.

Quand les fulgurances du dramaturge ont-elles cessé de m'impressionner ? Quand Maylis, déjà muette sur l'état moral de ses copains de surf, a laissé tomber les malheureux parents du défunt pour s'intéresser à tous les personnages cités plus haut. Cela ne s'est pas fait brutalement mais elle s'est mise à coller des vignettes sur sa rosace, abandonnant les difficiles scènes de vitrail pour n'oublier personne. Elle a donné des noms bizarres à ses nouveaux acteurs : Cordélia Owl, Virgilio Breva, Marthe Carrare..., des noms censés stimuler l'imaginaire du lecteur mais témoignant d'une recherche d'effets, au même titre que l'emploi abusif de l'adverbe « mêmement », de certains adjectifs comme « étincelant » accolés au talent des pontes, de certains verbes désuets comme « blinder ». Des chichis... au moment même où la composition s'appauvrit au profit d'une mécanique planifiée. Mais une seule page, la 246 des éditions Folio, met à mal le grand style de ce roman : où il est question d'un « étudiant d'exception, interne hors norme (…) conscient de sa valeur qui méprise d'emblée les rivalités de basse-cour, ignore dauphins et dauphines dociles ». Là, c'est du journalisme et même pire : de la prose d'agence de com.

On ne sait pas si la greffe cardiaque va réussir... Il faudra du temps pour le savoir. Le temps que Maylis de Kerangal n'a pas pris pour soigner jusqu'au bout ses principaux personnages, décentrer un peu sa mise en scène trop chirurgicale, et finir cette esquisse de roman métaphysique qui croula sous les prix.

Crom21


Réparer les vivants, par Maylis de Kerangal, Gallimard, collection Folio 2015

samedi 18 juillet 2015

Niki maîtrise bien le solfège et l'évaporation


J'en étais à la vingtième répétition des mêmes trois chants imposés - un Brahms viril, un Ravel de vierge contemplative, un Barber d'Anglaise poudrée qui défend les secrets des Anciens – pour réussir l'oral de solfège qui devait clôturer quinze ans de formation dans les conservatoires. Ce n'était pas un travail si austère que de pousser sa voix devant son mur en chevrotant sur les notes longues, mais il restait terriblement scolaire et trop à l'ombre. J'avais besoin du soleil de tout le monde et, en cet après-midi de juin, il s'invitait franchement à mon balcon.

Il y avait une autre perspective, plus excitante encore, qui devait ponctuer mon après-midi et justifier de prendre quelques couleurs  : j'avais rendez-vous avec la prof de solfège de mon dernier cours, une remplaçante. Jeune, la trentaine, blondeur russe. Elle s'appelait Niki, elle venait d'être diplômée du Conservatoire de Paris et avait aussi subi la tyrannie de Madame Duval. Son déchiffrage piano du chant Brahms en fa dièse majeur m'avait impressionné ; elle n'avait jamais eu connaissance de la partition, elle l'a parcourue en diagonale - dix secondes environ - puis nous avait dit : « Vous voulez le rechanter ? Il reste cinq minutes, c'est comme vous voulez... » On avait accepté en pensant qu'elle se lançait un défi à elle-même de nous accompagner sur un morceau si difficile. Etait-ce un coup de bluff ou allait-elle plaquer simplement les accords ? Ni l'un ni l'autre : elle a joué l'accompagnement tel qu'écrit sur la partition dans un tempo plus rapide que l'extrait sur Youtube, avec les nuances. Elle a dû déraper sur deux ou trois notes, pas plus. Son jeu fut rond et solide, comme ses épaules pleines de santé qui sortaient de son haut blanc.

J'ai cru l'agacer par mes remarques plus ou moins pointilleuses sur l'harmonie, d'autant que je jouais facilement les doués extravertis dès que j'arrivais - chose pas si courante - à chanter juste toutes les notes d'une suite d'accords. Je me suis mis devant ses yeux très clairs à la sortie du cours, toujours admiratif de son déchiffrage, puis lui ai demandé où elle enseignait le reste du temps. Elle a été douce dans ses réponses, comme beaucoup de maîtresses, mais à l'évocation d'une prof en commun, Madame Duval, elle m'a parlé sans hauteur ni sollicitude, en riant : « Ah, toi aussi tu as subi les la mi la do ! » J'ai demandé si elle donnait des cours particuliers de piano, un moyen de la revoir. Fort de ce prétexte et de l'attirance maintes fois observée du blond et du brun, elle m'a donné son contact complet, nom, prénom, mail, et téléphone. Cette exhaustivité professionnelle annonçait une certitude de la revoir.

Il a fallu courir pour rejoindre le point de rendez-vous, car une fois de plus les marges étaient trop courtes ; arriver à l'heure et devoir patienter me donne toujours cette image de conjoint dédaigné attendant avec son bouquet de fleurs. J'ai retrouvé Niki devant le bar snob de son immeuble, silhouette plantureuse légèrement tassée par des ballerines noires, mais je retrouvais avec plaisir son regard si clair, de surcroît celui d'une musicienne. On a marché côte à côte sans se regarder à la recherche d'un bar plus simple. Le bar ne fut pas moins snob, juste un peu moins exposé : il donnait sur une rue piétonne.

Niki parla beaucoup de ses études au conservatoire, admirant un peu trop certains profs, détestant trop franchement ceux qui avaient déjà mauvaise réputation, comme Zygel : brillantissime, pervers-narcissique, pire que Duval. Vite dit... Je marquais toujours la prudence avec ce genre de catégorisation prenant trop au sérieux les rôles des égos tout-puissants. Je ne connaissais que le Zygel pédagogue mielleux des émissions de télé, mais j'imaginais que pour trouver la bonhommie qu'il donnait au grand public, il avait paradoxalement besoin d'élèves frondeurs. Il lui fallait un musicien non introverti maniant aussi bien le verbe que les notes, capable de lui administrer un bon soufflet à point nommé, un musicien ayant la verve d'un avocat ! Je n'ai pas insisté sur cet élève idéal ; je sentais que le vin blanc m'emportait un peu et je ne voulais pas passer pour un pédant.

J'ai regardé Niki : elle ne me semblait pas être une fille inhibée ; elle parlait facilement d'elle-même, elle donnait des accents enjoués à sa voix. Toutefois dans ses phrases les « cool » revenaient trop souvent, juraient avec l'exigence de sa formation, la musique ancienne, les pianos laqués noirs et surtout l'orgue, son instrument, plus original que le piano, pour ne pas faire comme papa. Ce langage vulgarisait la pâleur de ses yeux, mais donnait aussi une touche de fraîcheur à la musique dite classique qu'elle maîtrisait. La discussion dériva sur la composition, sujet scabreux pour un interprète de musique savante, car le problème est là, dans ce mot « savant ». Ce qui était savant du temps de Bach ou Schumann pouvait toucher le grand public ; les compositeurs écrivaient dans le système tonal et recherchaient la beauté dans l'harmonie. Au XXème siècle, la tonalité, avec son système d'attractions et de résolutions, a été démantelée, ce qui a donné l'atonalité, l'autre système savant, produisant des notes dépressives qui s'affolent sans grâce, irritent avant d'émouvoir. Niki le défendait au nom du progrès : « J'adore jouer du Bach ou du Brahms, mais avec ce que j'ai appris au conservatoire, je ne peux plus composer comme il y a cent-cinquante ans. » Elle a pris une voix déçue pour me le dire. Pour l'égayer, je lui ai fredonné les premières notes de ma nouvelle composition, simplement tonale. Qui la firent rire : « Elle serait parfaite pour le générique d'une série romantique ! »

Au bout de deux verres, j'ai cru bon de parler d'autres choses que de musique mais déjà une heure avait passé, les voix devenaient moins agiles, les effets du vin blanc refluaient et un dîner aurait été trop galant. En remontant la rue piétonne, on évoqua Madame Duval. Niki voulait même lui envoyer un message pour lui faire connaître notre entrevue. Intention non postée, bien entendu : Niki voulait simplement me rappeler son statut de professeur pouvant communiquer avec d'autres professeurs, Madame Duval étant devenue une collègue... Infantilisé, je me suis lancé dans des considérations intellectuelles sur la naïveté comme force créatrice, que je savais périlleuses quant à l'issue du rendez-vous. Je parlais du degré de naïveté suffisant pour pouvoir créer, alors que des règles trop strictes contribuaient à humilier cette disposition d'esprit. Elle m'écoutait, maternelle, comme devant un fils perturbé par son adolescence. Je redevenais l'élève. Puis je crus bon me taire jusqu'au bar snob de son immeuble. Là, elle m'a dit qu'il fallait que l'on se revoie pour fêter la fin de mes examens, pique-niquer au Champ-de-Mars, m'inviter à voir l'orgue de l'église du Panthéon, bref plein de phrases encourageantes. Je suis rentré par l'Ecole militaire, assez heureux, et j'ai pris des nouvelles de ma grand-mère.

La suite ? Il n'y en a pas pour le moment. Comme autant de promesses qui s'évaporent aussi vite qu'elles sont nées, Niki ne répond plus au téléphone. L'hypothèse de la mort est toujours sinistre mais rassure l'égo. C'est une constante ici, à Paris, les disparitions. Il faut s'y faire. La personne peut revenir à la surface après quelques mois, voire une année, quand ses réminiscences sont assez fortes pour vous revoir.

RM